mardi 12 octobre 2010

Rahova

Prison de Bucarest
Envoyée là-bas pour quelque chose que je n'identifie toujours pas
Pour vivre quelque chose dont je pressentais à l'avance
Le trouble puis la chute

6 hommes
Un auteur
Nous, face à 6 êtres privés de liberté qui attendaient depuis des semaines cet éclair

Comme tout éclair, la brûlure fait suite à la lumière
La brûlure reste, la lumière passe
Ma peau se souvient des traces:

Ces mots libérés dans un français un peu bancal
Ces voix et ces regards

J'ai regardé et écouté ceux qui ont volé, tué, blessé
J'ai oublié les faits
Ce soir mes yeux sont restés, là-bas, avec eux

Celui qui parlait des vagues se "cassant" sur les rochers
Celui à la "tête-arbre"
Celui à l'enfance bucolique et heureuse
Celui se rappelant du gâteau aux prunes de sa grand-mère
Celui qui pense que les arbres sont uniquement destinés aux chiens
Celui aux dimanches d'enfance qui me rappellent que les miens étaient un peu fades, dépourvus de la voix maternelle appelant joyeusement son enfant pour le déjeuner
Celle qui débute son texte par un jour de fête pour mieux décrire les jours de manque
Celui au cerisier-livre en haut duquel chacun de nous, prisonnier ou libre, souhaiterait grimper

L'homme-armoire aux yeux de chien battu, qui, entre Rahova, Mérogis, Fleury, avait perdu ses parents et gagné une douleur sans issue
Le grand enfant au sourire trompeur
Ces yeux larmoyants lorsque la porte s'est rouverte
Puis refermée

Nous, moi, sortant dehors, sous le soleil éblouissant d'un automne flamboyant
Eux, retournant dans leurs cellules, s'enfermant dans leur cage, camouflant leurs mots

Moi, partant avec leurs mots et les miens
Volant leur liberté
Leurs regards et le mien
S'étant croisés un instant, deux heures
Le temps d'une fulgurance


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