dimanche 7 août 2011

Aimer et écrire des poèmes

Pourquoi je ne m'enfuis pas à l'Etranger 
Paul-Eerik RUMMO (poète estonien)

1.
Aimer (je veux dire par là : savoir

        être faible et complètement complètement

                indifférent, quoi qu’il arrive),

aimer, donc, et écrire des poèmes,

        on peut en définitive le faire partout, et en définitive

                on n’en vit nulle part.
 
2.
On ne peut pas toujours être faible

        et se laisser traîner par l’animal poétique qui vit en nous

                lui aussi parfois

se repose longuement, et l’amour souvent nous glisse entre les doigts

les circonstances où nous nous retrouvons exigent alors ruse, courage

                et cruauté, ennuyeuse ruse, ennuyeux courage —

        et c’est peut-être ainsi partout ailleurs, qui sait ?
 
3.
Le métis est debout,

suédois d’un côté, tzigane de l’autre,

quelques racines finnoises et ingriennes, du sang bleu danois et polonais,

un chouia de noblesse bas-allemande,

un peu de russe aussi, dans les derniers cernes de l’aubier,

des générations bancales au fond de trous perdus

et un soupçon d’inceste, sans oublier que ce sang

s’est infiltré plusieurs fois dans la terre

presque jusqu’à la dernière goutte

pendant les guerres et les pestes, il n’y a que

la langue qui saigne encore, rien que la langue

qui soit encore à peu près intacte et ancienne,

rien que la langue qui marche encore, l’homme

est debout, l’homme est debout, debout le métis,

douteux, très douteux descendant

de forestiers et de marins

(« Cache la liberté ! », cache-la, emporte-la dans la forêt et

enfonce-la dans la mousse,

emmène-la avec toi en mer) — mais

de qui donc nous est venu, qui donc nous a laissé,

oui, qui donc nous a laissé celui qui se tient ici

portant sous son bras le défunt fils de Kalev, jambes coupées

par sa propre folie, des avions au dessus de sa tête

passent en rugissant, il se tient debout

et essaye de méditer d’une manière finno-ougrienne,

bois clairsemé, mer fermé, frontières

fermées, il se tient debout

et raconte de temps à autre des blagues en langue étrangère

aux spectateurs, il est debout

au milieu des genévriers et des bâtiments gothiques

qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde

les genévriers qui nous poussent jusqu’au cou, et les bâtiments gothiques

avec lesquels ils n’a pas plus d’affinités que si c’étaient des minarets.
 

4.
S’enfuir, qu’est-ce que cela veut dire ?

Mon Dieu, oui, en vérité, pourquoi pas ?

        si l’on ne peut pas s’en aller autrement

                et si personne ici n’a besoin de nous ?

La peur et l’inconnu, la peur et l’inconnu,
 
       la peur de la faim, et l’inconnu

                où il faudra se débrouiller, quoi qu’il arrive,

                et où que l’on échoue.
 

5.
Aimer et écrire des poèmes

on peut en définitive le faire partout, et en définitive

on n’en vit nulle part.
 

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin et Tõnu Õnnepalu

Photo: Sabine

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