dimanche 7 octobre 2012

Portrait de famille


Elle a une famille ici.

Il y a tout d'abord le vieil homme installé sur un carton de la place Romana, qu'elle a connu avec la jambe entourée d'un gros pansement blanc devenu jaune puis marron. Fin septembre, le pansement est parti, et tous ont vu la jambe brûlée, et tous ont continué leur chemin, pressés, empressés d'arriver à leurs bureaux, boutonnant leur téléphone ou leur lecteur mp3, les yeux sans expression, ne voyant plus rien,

avançants et ignorants, les gens.

La femme qui commence sa journée de quête à la même heure qu'elle part travailler. 8H10, elles se croisent sur le même trottoir. Perchée sur ses hauts talons, de loin, vous pourriez la confondre avec une femme d'affaires allant à une réunion importante, sûre d'elle, ayant un but précis, une mission. De près, ses yeux noirs qui louchent légèrement vous sourient et vous incommodent. Elle s'assied à la porte de la supérette, prend son carton et entame ainsi sa journée de travail. Elle la retrouve à 13H00, au même endroit, quelques pièces scintillant et un gobelet de café à moitié vide à côté d'elle. Puis, lorsqu'elle revient, le soir, la femme s'en va, sa journée de travail terminée, elle rentre chez elle, elle aussi, un chez elle auquel il est préférable de ne pas penser la nuit.

Un autre vieil homme, se glissant tant bien que mal au milieu des voitures arrêtées au feu rouge du grand boulevard. Hiver comme été, par moins 20 ou sous 40 degrés, il est là, fidèle repère qu'elle retrouve tous les soirs en quittant son travail. Les chauffeurs baissent parfois leur vitre et glissent dans sa main rougie et crevassée un billet ou deux, au moins ça passe le temps, ce feu est tellement long... Si c'est vert, ils filent, ignorant la main du vieillard qui attend, inébranlable, un autre feu rouge. La main en a vu d'autres, elle connaît la patience et l'endurance.

C'est sa famille, elle s'y est attachée, elle les cherche chaque jour, ils rythment et équilibrent sa journée. Le soir, lorsqu'elle se couche, elle pense à eux, elle sait qu'elle les retrouvera le lendemain, au même endroit, ça la rassure, elle a besoin de repères. Si la météo annonce du grand froid ou de la canicule, elle pense à eux, comme elle penserait à son enfant à qui elle devrait mettre une écharpe ou un chapeau. Un jour, peut-être, elle leur parlera, un jour, peut-être, elle saura d'où ils viennent, pourquoi ils sont là, pourquoi cette jambe mutilée, pourquoi ce léger strabisme, pourquoi la rue, pourquoi sourient-ils sur un carton pourri ou en plein carrefour, quand d'autres pleurent bien au chaud, pourquoi avancent-ils sans rien quand d'autres s'arrêtent avec tout.

Un jour, peut-être, ils lui parleront.


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